par Eric Lacascade
« Comme la vie, le théâtre est : sans finalité, sans but, sans sens »

 

Lart peut-il agir sur le monde ? Je l’ai pensé. Adolescent. C’est ainsi que j’ai pris le théâtre comme on prend un outil. Quelques souvenirs de mes premières « scénettes » antimilitaristes, entre autres, rue de Béthune à Lille : les matraquages systématiques par la police, les interpellations, les spectateurs médusés, non pas par ce que nous jouions, mais par la violence policière. Je faisais du théâtre pour changer le monde. Et puis je n’y ai plus cru. Et puis j’y ai cru encore. Et puis non.

 

Parlons d’art.

S’il s’agit de faire œuvre d’art de sa vie quotidienne, alors oui, cela rejoint un engagement agissant sur le monde. Cela fut vrai avec L’Internationale situationniste, où art et vie furent imbriqués. L’IS, le plus artistique des mouvements politiques, a agi sur le monde à travers les événements de Mai 68.

Mais hors cette forme, non.

Et encore, cela dépend du contexte, de l’époque.

 

Aujourd’hui, dans notre époque obscure, qu’est-ce qui peut bien agir sur le monde, tel qu’il est ou tel que les politiques nous le racontent ? Bien malin qui peut répondre.

 

Le théâtre public, puisque c’est de cela dont il est question ici ?

Qu’il témoigne du monde, qu’il participe de notre époque, qu’il coure après le nouveau monde, oui, sans aucun doute, mais agit-il sur ? Et en sous-entendu, évidemment : peut-il le transformer ?

Pas aujourd’hui. Quand les bombes et les corps convulsés ne changent en rien notre course vers le précipice, une représentation théâtrale des Bas-fonds ne change rien. Pas en ce moment. Si l’on veut agir sur le monde, il existe d’autres armes, bien plus radicales.

 

Nous ne pouvons que vous envoyer à la face le cri d’une humanité qui fut. Peut-être.

 

Donc le théâtre ne change pas le monde. Est-ce regrettable ?

Non ! Comme la vie, il est : sans finalité, sans but, sans sens. Il est, point. Et ne serait-ce pas le réduire, en partie le détruire que de lui coller une obligation de résultat ?

Cela ne veut pas dire qu’il n’agit pas… Tout organisme vivant, individuellement, localement, agit par et avec les corps qu’il rencontre ; et le théâtre est un organisme vivant – je parle bien entendu du théâtre d’art, du théâtre laboratoire de vie, et non d’un théâtre qui imiterait maladroitement la vie.

Oui, le théâtre, s’il n’agit pas globalement sur le monde, agit localement sur les êtres, augmente leur puissance de vie. Et travaille à l’endroit du désir – ce que je ressens fortement auprès des spectateurs qui suivent notre travail –, ce désir carburant de toutes les révoltes, de toutes les insurrections.

Mais assignez-lui un but, une fonction, il échouera. Comme avec la vie : lorsque nous nous donnons un objectif, c’est tout autre chose qui se présente, autre chose qui se produit. Donc pas d’objectif pour le théâtre. Si ce n’est d’être.

 

Ainsi peut-on œuvrer par et avec le théâtre, d’un point de vue micro-organique et souvent inconscient, au dysfonctionnement des sociétés.

 

Et, inversement, le théâtre comme institution peut œuvrer au bon fonctionnement, à la conservation, à la pérennité du monde tel qu’il est. En France, par exemple, de par son histoire, de par son organisation, le théâtre public participe de la sauvegarde d’un type d’organisation sociale, au service de l’État qui l’administre, pour le plus grand bien de ceux qui nous gouvernent. Cela peut paraître paradoxal, mais c’est normal. Comme les profs ou les médecins à un certain moment valident un système éducatif, une politique éducative ou un système psychiatrique.

Avec l’appareil d’État, nous ne sommes plus en présence de « micro-organismes » ou de tissus vivants, ce n’est plus d’« inconscient » dont il est question, mais d’une organisation libérale structurée, d’une pensée politique qui poursuit un objectif. Et qui agence ses institutions politiques, sociales et culturelles en fonction.

Comment ne pas faire allégeance à qui vous choisit, vous nomme et vous salarie ? C’est ainsi que nos gouvernants ont écrasé nos désirs de puissance individuelle et collective en y substituant goût du pouvoir et besoin de sécurité. Et les praticiens du théâtre public ne sont pas épargnés.

 

Dans une société qui nous terrorise avec la précarité, il faut lutter contre nos propres tropismes afin de tenir le politique à distance. C’est difficile, mais c’est l’un des enjeux artistiques de l’époque. Vouloir être, plus que souhaiter avoir. Car seul être est en potentiel d’agir.

Peut-être.

 

 

Né à Lille, Éric Lacascade fait des études de droit et parallèlement se forme à tous les métiers du théâtre au Prato, salle alternative lilloise. Il y rencontre Guy Alloucherie, avec qui il fonde le Ballatum Théâtre, qui très vite devient l’une des compagnies les plus inventives des années 1980. En 1997, il est nommé à la direction du CDN de Normandie. Il y développe une méthode de travail avec les acteurs, élabore un répertoire autour d’une équipe de comédiens fidèles. En 2000, il crée au festival d’Avignon, avec une même équipe de comédiens, trois pièces d’après Tchekhov : Ivanov, La Mouette et Cercle de famille pour trois sœurs. En 2002, il y présente Platonov, qui a un succès retentissant : cas unique, le spectacle est programmé en ce même lieu l’année suivante, celle de la crise des intermittents, qui conduira à l’annulation du festival. Il reprend possession de la Cour d’honneur en 2006 avec la création des Barbares de Gorki.

De la même manière, par deux fois l’Odéon s’attache sa collaboration : avec une nouvelle création d’Ivanov de Tchekhov, puis avec Hedda Gabler d’Ibsen, pièce dans laquelle il dirige Isabelle Huppert. Parallèlement à ces grandes formes théâtrales propices au développement de démarches chorales et spectaculaires, il explore d’autres voies plus expérimentales suggérées par des comédiennes qui l’inspirent : il dirige Norah Krief dans des spectacles musicaux, Les Sonnets de Shakespeare, La Tête ailleurs, Revue Rouge, et plus récemment Al Atlal ; à l’initiative de Daria Lippi, il conduit le projet Pour Penthésilée, spectacle pour comédienne seule, sous les regards croisés de metteurs en scène et de chorégraphes.

La formation et la transmission font partie intégrante du théâtre tel qu’Éric Lacascade le pratique. Au CDN de Normandie, il expérimente une école d’apprentis pour une vingtaine de jeunes artistes, complétée par un dispositif d’insertion original : le Laboratoire d’imaginaire social. Puis il crée Oncle Vania, d’après Oncle Vania et L’Homme des bois de Tchekhov, présentée dans le cadre de Vilnius, Capitale européenne de la culture avec des acteurs lituaniens ; en 2010, Les Estivants de Gorki au Théâtre national de Bretagne (TNB) ; en 2011, Tartuffe au Théâtre Vidy-lausanne. En 2013, il devient artiste associé au TNB et responsable pédagogique de son école ; c’est également l’année où il crée La Vestale, opéra en trois actes de Gaspare Spontini, au Théâtre des Champs-Élysées à Paris. 2015 est l’année de création de Constellations avec les élèves de l’école du TNB/Rennes. En 2017, Les Bas-fonds sont couronnés par le prix du meilleur spectacle théâtral créé en province, et son livre, Au cœur du réel, paraît chez Actes Sud.

 

Eric Lacascade

Eric Lacascade

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Né à Lille, Éric Lacascade fait des études de droit et parallèlement se forme à tous les métiers du théâtre au Prato, salle alternative lilloise. Il y rencontre Guy Alloucherie, avec qui il fonde le Ballatum Théâtre, qui très vite devient l’une des compagnies les plus inventives des années 1980. En 1997, il est nommé à la direction du CDN de Normandie. Il y développe une méthode de travail avec les acteurs, élabore un répertoire autour d’une équipe de comédiens fidèles. En 2000, il crée au festival d’Avignon, avec une même équipe de comédiens, trois pièces d’après Tchekhov : Ivanov, La Mouette et Cercle de famille pour trois sœurs. En 2002, il y présente Platonov, qui a un succès retentissant : cas unique, le spectacle est programmé en ce même lieu l’année suivante, celle de la crise des intermittents, qui conduira à l’annulation du festival. Il reprend possession de la Cour d’honneur en 2006 avec la création des Barbares de Gorki.
De la même manière, par deux fois l’Odéon s’attache sa collaboration : avec une nouvelle création d’Ivanov de Tchekhov, puis avec Hedda Gabler d’Ibsen, pièce dans laquelle il dirige Isabelle Huppert. Parallèlement à ces grandes formes théâtrales propices au développement de démarches chorales et spectaculaires, il explore d’autres voies plus expérimentales suggérées par des comédiennes qui l’inspirent : il dirige Norah Krief dans des spectacles musicaux, Les Sonnets de Shakespeare, La Tête ailleurs, Revue Rouge, et plus récemment Al Atlal ; à l’initiative de Daria Lippi, il conduit le projet Pour Penthésilée, spectacle pour comédienne seule, sous les regards croisés de metteurs en scène et de chorégraphes.
La formation et la transmission font partie intégrante du théâtre tel qu’Éric Lacascade le pratique. Au CDN de Normandie, il expérimente une école d’apprentis pour une vingtaine de jeunes artistes, complétée par un dispositif d’insertion original : le Laboratoire d’imaginaire social. Puis il crée Oncle Vania, d’après Oncle Vania et L’Homme des bois de Tchekhov, présentée dans le cadre de Vilnius, Capitale européenne de la culture avec des acteurs lituaniens ; en 2010, Les Estivants de Gorki au Théâtre national de Bretagne (TNB) ; en 2011, Tartuffe au Théâtre Vidy-lausanne. En 2013, il devient artiste associé au TNB et responsable pédagogique de son école ; c’est également l’année où il crée La Vestale, opéra en trois actes de Gaspare Spontini, au Théâtre des Champs-Élysées à Paris. 2015 est l’année de création de Constellations avec les élèves de l’école du TNB/Rennes. En 2017, Les Bas-fonds sont couronnés par le prix du meilleur spectacle théâtral créé en province, et son livre, Au cœur du réel, paraît chez Actes Sud.
Eric Lacascade
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Eric Lacascade

--------- Né à Lille, Éric Lacascade fait des études de droit et parallèlement se forme à tous les métiers du théâtre au Prato, salle alternative lilloise. Il y rencontre Guy Alloucherie, avec qui il fonde le Ballatum Théâtre, qui très vite devient l’une des compagnies les plus inventives des années 1980. En 1997, il est nommé à la direction du CDN de Normandie. Il y développe une méthode de travail avec les acteurs, élabore un répertoire autour d’une équipe de comédiens fidèles. En 2000, il crée au festival d’Avignon, avec une même équipe de comédiens, trois pièces d’après Tchekhov : Ivanov, La Mouette et Cercle de famille pour trois sœurs. En 2002, il y présente Platonov, qui a un succès retentissant : cas unique, le spectacle est programmé en ce même lieu l’année suivante, celle de la crise des intermittents, qui conduira à l’annulation du festival. Il reprend possession de la Cour d’honneur en 2006 avec la création des Barbares de Gorki. De la même manière, par deux fois l’Odéon s’attache sa collaboration : avec une nouvelle création d’Ivanov de Tchekhov, puis avec Hedda Gabler d’Ibsen, pièce dans laquelle il dirige Isabelle Huppert. Parallèlement à ces grandes formes théâtrales propices au développement de démarches chorales et spectaculaires, il explore d’autres voies plus expérimentales suggérées par des comédiennes qui l’inspirent : il dirige Norah Krief dans des spectacles musicaux, Les Sonnets de Shakespeare, La Tête ailleurs, Revue Rouge, et plus récemment Al Atlal ; à l’initiative de Daria Lippi, il conduit le projet Pour Penthésilée, spectacle pour comédienne seule, sous les regards croisés de metteurs en scène et de chorégraphes. La formation et la transmission font partie intégrante du théâtre tel qu’Éric Lacascade le pratique. Au CDN de Normandie, il expérimente une école d’apprentis pour une vingtaine de jeunes artistes, complétée par un dispositif d’insertion original : le Laboratoire d’imaginaire social. Puis il crée Oncle Vania, d’après Oncle Vania et L’Homme des bois de Tchekhov, présentée dans le cadre de Vilnius, Capitale européenne de la culture avec des acteurs lituaniens ; en 2010, Les Estivants de Gorki au Théâtre national de Bretagne (TNB) ; en 2011, Tartuffe au Théâtre Vidy-lausanne. En 2013, il devient artiste associé au TNB et responsable pédagogique de son école ; c’est également l’année où il crée La Vestale, opéra en trois actes de Gaspare Spontini, au Théâtre des Champs-Élysées à Paris. 2015 est l’année de création de Constellations avec les élèves de l’école du TNB/Rennes. En 2017, Les Bas-fonds sont couronnés par le prix du meilleur spectacle théâtral créé en province, et son livre, Au cœur du réel, paraît chez Actes Sud.

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