Magyd Cherfi
D’où vient le doute d’être…

Dans cette revue qui privilégie la réflexion et l’analyse, il nous a semblé essentiel de donner la parole aux artistes pour vous livrer d’autres points de vue, d’autres points de fuite. Nous les interrogeons sur ce qu’ils pensent de leur rôle dans la société ou de la place donnée aux artistes par les décideurs ou, tout simplement, par leurs concitoyens.

Certains textes, comme celui de Magyd Cherfi ci-dessous, ont été repérés par ailleurs et sont repris en raison de leur intérêt et de l’adéquation avec cette rubrique.

J’ai marché pour « Charlie », j’ai porté la pancarte même, ému à mort qu’on ait buté du talent, de l’esprit, des hommes. J’ai marché et des proches presque à la queue leu leu dans un souffle désespéré m’ont dit – mais vous êtes où ?

J’ai compris là que je ne n’étais pas des leurs, ils me disaient « vous » comme si j’appartenais à d’autres, comme si éclaté le dernier rempart apparaissait le vrai visage du « nous » dont je faisais pas partie. Ce « nous » visage de la France dont ils se sentaient naturellement « eux » les légataires universels. C’était des amis, des humanistes, des gens de gauche pas des « bouseux frontistes » non ! tout ce qu’il y a d’éclairé. Et j’ai compté les mille pas arrachés à la boue que j’ai fait pour avancer vers eux, j’ai mesuré combien j’étais devenu une caricature de laïcard, obsédé par le dogme républicain, épris de soif absolue de liberté. Dans chacun de ses pas j’ai combattu les soupçons de « Marianne » à mon endroit, aimé la France dans son tout, ses hauteurs d’esprits et ses cavités les plus sombres. J’ai mis un « y » à mon prénom pour le blanchir, me suis incliné devant le supplice d’un autre barbu par politesse, appris tous les subjonctifs possibles et utilisables, pris l’accent de mes pairs et donné ma langue maternelle aux loups. J’ai blanchi au possible pour qu’il n’y ai plus d’ambiguïtés.
Au milieu de la foule, j’ai mesuré le petit centimètre que tous ces « Français » avaient accompli à mon endroit… quasi rien.
En prononçant ce « vous » une évidence m’a saisi – Magyd ! tu es trop français, retourne à de plus justes proportions.
Il y a trente ans, c’était la marche des beurs, la marche de l’espoir, j’avais vingt ans, j’étais déjà ce Français-là. Car… j’ai été français, un temps, quelques années, les premières. Puis petit à petit je l’ai moins été puis de moins en moins, justement parce qu’on me disait que je l’étais. Mais est-ce qu’on dit à un Français qu’il l’est ? …non !! parce qu’il l’est justement. Le doute s’est immiscé une première fois.
Puis « français » on m’a dit que je l’étais pas, puis que je l’étais trop, puis que j’étais un peu des deux… alors j’ai épousé des identités comme autant de causes… j’ai été basque, occitan, provençal, sénégalais, africain du sud, noir d’Amérique, peau rouge, tibétain et même femme et même homo, bref minoritaire.
Je me suis perdu.
Finalement je suis devenu palestinien, sans le savoir sans le vouloir, un Palestinien sans histoire, vide de sens, vierge de colère ou de rancunes. Un Palestinien des Pyrénées avec l’accent de Toulouse.
C’est plus tard que j’ai été arabe et ce n’est qu’à la fin que j’suis devenu kabyle quand j’ai piétiné les montagnes sèches de la vallée de la Soummam et que j’ai entendu prononcé mon prénom avec l’accent de mère ce diminutif familier propre aux miens… »l’mèdj ».
Epris d’idéal j’suis devenu Palestinien, un Palestinien de France puisque je ne parle que cette langue là, Palestinien dans une terre de droit, d’asile aussi comme on dit où la paix semble s’être définitivement installée, où l’écrit vaut le sang de mille ans de martyrs et la parole libre.
J’suis devenu un Palestinien qui ne dort pas dans des camps qui n’a jamais vu la belle étoile qu’au mois d’août  sur des bords de Garonne sans vagues. Un Palestinien sédentaire qui se sentait presque chez lui.
Je dis presque parce qu’il y avait à cette époque un ailleurs, un ailleurs aux parfums de figues et de poivrons verts, un ailleurs de mots et de larmes aux tombes enfouies, disparues. Un bout du monde « arabe ».
Bref toujours connu un toit soutenu par quatre murs… certes pas de briques rouges mais solides.
Toujours dormi dans la tranquillité des familles à qui on ne reproche rien et qui fait tout pour.
C’était y’a longtemps… J’avais épousé à l’image de mon père le sens aigu de la docilité, la peur d’être montré du doigt, celle d’être puni d’affirmer du soi. Je me suis glissé dans l’habit du « c’est déjà ça »… content de ne pas avoir ce « plus » qui vous met dans la lumière.
En quelque sorte… Content d’être terne presque translucide  pour n’embêter personne.
N’embêter personne parce qu’un Arabe ça embête tout le monde. L’Arabe… Docile il est chafouin, rebelle il craint.
Dans ma famille pourtant, on nous aimait… tous les camps nous aimaient et nous n’aimions personne. Tous   promettaient des lendemains meilleurs… et personne pour nous dire :
– Vous allez en chier ! et de quelque côté que vous soyez !
C’est là que le camp des promesses athées rejoignait le camp des vœux pieux, dans la promesse du mieux…
– Mon cul ! disait mon père. Il disait « TOZ » (bruit de pet)
Et chaque jour trahissait la beauté de son lendemain.
L’anonymat à cette époque nous identifiait comme solubles dans la république de tous les droits… mais en même temps fidèle à l’ancêtre berbère.
Comme dirait l’ami militant j’suis devenu un pâle… Estinien qui conjugue la fougue l’estomac plein.
J’ai grandi ainsi dans le « tout va bien » de parents trop effrayés d’avoir à tenir les rennes d’un traineau trop lourd.
Abasourdis de misère ils s’en allaient avec la peur d’eux-mêmes, la peur d’être et la peur de ne pas être.
La peur d’être immobiles la peur de devenir.
Au quotidien la peur de leur propres prénoms, leurs prénoms ces boulets qui les renvoyaient au temps des poux, de la gale et de la faim trompée à l’oignon et à l’huile féroce. Mes parents s’éteignaient de pas comprendre, de pas savoir si l’ennemi est celui qui parle votre langue et porte votre nom ou l’autre qui vous tend une miche de pain en échange de sa botte sur la joue.
La guerre d’Algérie y était sans doute pour quelque chose et mon père bien qu’ayant perdu quatre de ses frères pour la cause, doutait. Il me disait :
– Tu veux être français ? et mes quatre frères alors !
Les moudjahidines algériens l’effrayaient autant que les soldats de l’armée française. Les uns comme les autres le traquaient lui reprochant  de pas être mort  ou d’être toujours en vie. Pourtant, chaque été il bouclait ses valises la grimace au cœur d’imaginer les mille tracas d’un séjour algérien.
Là-bas dans la famille il observait la cupidité des siens, l’avidité à posséder : qui la plus grande salle à manger qui le plus gros camion, les meilleures terres, la maison la plus haute et jusqu’au nombre d’enfants… le plus pauvre de ses frères était corrompu jusqu’à la moelle.
Et puis on l’attendait pas… lui ! on visait ses poches pour le plumer, lui faire payer la trahison d’être parti.
Lui-même au plus bas de l’échelle n’avait pas compris qu’il existait plus bas que le niveau du sol une fourmillée d’agonisants.
Il est resté suspect devant cette misère sans fond.
Épié par le plus faible traqué par le plus fort.
Jamais là-bas il n’a pu élever le moindre mur de briques. Trop d’obstacles, de routes tordues, de reliefs hostiles comme si la nature disait aussi : – Dégage t’es pas à la hauteur.
Et tous ces gens l’appelaient mon frère.
Les Arabes ont trouvé un subterfuge pour éluder leur impossible dialogue : ils s’appellent mon frère. Ils vous lient par le sang sans qu’une goutte ne coule et quand c’est pas mon frère ils disent à l’inconnu « cousin », ils disent à la fille « ma sœur ! », au bonhomme « mon oncle » et même « ma mère » à la dame d’un certain âge.
Plus la formule est belle et plus elle est suspecte.
Deux blocs faisaient de nous un tout compact, une pâte   sans goût, une communauté sans âme. Les uns par peur de nous voir nous éparpiller, les autres effrayés qu’on devienne « l’autre ».
Ils en étaient là, mon père, ma mère, à se méfier d’abord des proches, à harmoniser la comédie des mœurs.
Ils acquiesçaient à tous les avis avec pour unique rigueur les cinq topos de l’islam. Ils s’arrondissaient, formaient des courbes, de subtiles rondeurs pour ne pas trahir le cap ultime de leur gesticulations : « ne pas en être ».
Un mot de trop et la barque tanguait à qui mieux mieux.
Ils n’avaient pas d’avis. Plutôt ils se forçaient de pas en avoir… une vie sans avis.
Rien ne les avait convaincu dans la vie que d’être vivants sans qu’on s’aperçoive qu’ils le furent. Tous les camps les avaient aplatis, déchiquetés, volés sans qu’ils y gagnent rien.
Toutes les promesses accouchaient de coups sur la figure, de guet apens et toutes les douleurs s’enroulaient autour d’eux comme une attaque d’apaches autour du convoi. Ils entendaient le mot « frère » et aussitôt les poignards s’enfonçaient entre les omoplates.
– C’est quoi ce peuple !, marmonnait-il.
Plus les mots étaient beaux et plus ils se teintaient de la couleur du sang.
Ils avaient au moins compris cela, instinctivement. Peut-être parce que blessés trop tôt, blessés avant tout. Avant de voir, de dire ou d’être.
Ils en étaient là à vivre dans les minimas humains. Pas loin de l’animal ou pas loin de rien. Ils en étaient là à préférer le moins ennemi des ennemis… c’était déjà ça.
Mais voilà d’être à la verticale suffit à vous classer dans la race des hommes et dans l’infime et dans l’intime une flamme résiste à l’appel des basses cours et tout devient possible et mon père a dit à ma mère…
– Des enfants ! voilà ! il nous faut quelque chose de pur et renaîtra l’espoir.
Ils ont ainsi vogué dans la peur de perdre ce qu’ils étaient et l’envie de devenir ce qu’ils ne seraient plus.
L’idéal donc fut d’être palestinien …ni trop arabe par l’Algérie, ni trop kabyle par la famille ni trop français par la sainte école laïque qui pourtant fit de nous des êtres éclairés… je veux dire des mécréants et on s’est perdus.
Il leur fallait une distance, une familiarité lointaine, une cause qui fasse l’unanimité, un idéal sans équivoque, un peuple mythique martyr absolu, une identité imparable. Oui être arabe dans le versant palestinien leur apparaissait jouable, tout y était à construire. Ils tenaient le fil. Ils voulaient pas être multiples, citoyens du monde non !, ils manquaient d’épaules. Palestinien c’est proche et au delà de tout. Et puis…
Des ruines seules peut se dresser un drap immaculé.
Quelque chose de pur et renaîtra l’espoir.
Alors, longtemps mon père s’est glorifié d’engendrer l’élite qui libèrerait le peuple élu du monde arabe, fut-ce au prix de nos vies et lorsque ma mère un beau jour accoucha de  jumeaux il s’écria : – Et de deux pour l’armée des lumières !
Ce jour-là même l’amicale des Algériens en Europe vint féliciter ma mère. Ouaaaah !!
Là j’ai compris !
C’est précisément ce jour là que je suis devenu Palestinien, malgré moi, quand j’ai compris que mon père n’était pas ce nuage sans consistance, cet amateur des ombres, cet anonyme aux goûts futiles, mais un aspirant à la quête de la dimension humaine. Il cherchait ça… la dimension humaine des choses… il cherchait l’homme nouveau sans le savoir.
On sait ce qu’il est  advenu de ce pauvre peuple. Les peuples frères ! – Mon cul, a dit mon père !
Il disait « TOZ ».
Longtemps après tout cela il s’est tu, sa détresse s’est tue la mienne avec.
Nous, ses enfants, sommes devenus les militants frivoles d’une flopée d’idéaux mort-nés qui nous ont conduits de l’Amérique latine en Afrique du sud… des plaines racistes du Texas…. aux montagnes du Tibet et de l’Irlande au Moyen-Orient  et de plus en plus loin à cause du quotidien, ce malheur endémique.
Touristes sincères de la cause des frères, on s’est éteints à notre tour.
Rien ne nous est apparu fluide.
Et quand à la Palestine jamais l’idée nous a semblé si « caduque ».
Nous attendions du monde arabe qu’il redresse cette moitié de nous trop longtemps affaissée mais pas la moindre lueur de modernité.
Rien à l’horizon… et bien qu’à l’agonie il s’échine à penser qu’il est un grand peuple uniforme et compact. Il oublie qu’il est comme toutes les civilisations : épars, fragmenté, multiple et chaque portion se charge d’éradiquer l’autre au nom de la sacro sainte idée de dieu .
Les peuples arabes accomplissent ce miracle qui fait que les minorités dominent. Ils font les femmes fantômes et les jeunes aigris. Hier l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte aujourd’hui la Syrie assassine ses gosses comme ce roi d’un autre temps qui fit égorger nombre de nouveaux nés pour s’assurer une destinée éternelle. L’éternité, l’éternité encore ce rêve maudit…
En attendant aujourd’hui pour croire en moi, pour me trouver et léguer à mes enfants la dimension humaine des choses… je suis en ce moment… encore un peu français.

Texte initialement publié dans la revue ventscontraires.net, que nous remercions pour l’accord de publication.
Magyd Cherfi
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Magyd Cherfi

Né à Toulouse en 1962, Magyd Cherfi est chanteur et écrivain, membre du groupe Zebda.
Ayant passé près de deux décennies avec se compères toulousains, il s'est lancé dans une carrière solo (La cité des étoiles en 2004, puis Pas en vivant avec son chien en 2007).
Après La Trempe (Actes Sud, 2007) qui révélait le musicien en boxeur littéraire, Magyd Cherfi a publié son nouveau roman, Livret de famille (Babel, 2011). Mixant un sens du rythme festif et une acuité qui porte à la mélancolie, Magyd Cherfi raconte la petite mort des illusions et les coups de boomerang du rock’n’roll engagé, la violence des rites d’initiation de terrain vague ou les rêves de sensualité inassouvis.
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Né à Toulouse en 1962, Magyd Cherfi est chanteur et écrivain, membre du groupe Zebda. Ayant passé près de deux décennies avec se compères toulousains, il s'est lancé dans une carrière solo (La cité des étoiles en 2004, puis Pas en vivant avec son chien en 2007). Après La Trempe (Actes Sud, 2007) qui révélait le musicien en boxeur littéraire, Magyd Cherfi a publié son nouveau roman, Livret de famille (Babel, 2011). Mixant un sens du rythme festif et une acuité qui porte à la mélancolie, Magyd Cherfi raconte la petite mort des illusions et les coups de boomerang du rock’n’roll engagé, la violence des rites d’initiation de terrain vague ou les rêves de sensualité inassouvis.

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