par Myriam Marzouki
« Faire face à mon époque »

 

Faire du théâtre, je crois que finalement, pour moi, c’est faire de la politique par d’autres moyens, d’une manière plus gratifiante et plus libre, moins désespérante et plus joyeuse que dans le militantisme. Par faire de la politique, j’entends agir sur le monde, faire face à mon époque, assumer que j’appartiens à ce temps-là, à cette humeur collective. J’essaie aussi de faire quelque chose des terreurs qui peuvent nous étreindre lorsqu’on regarde de quoi notre présent est saturé et bouché.

Je sais bien qu’aucun spectacle n’a jamais eu d’effet mesurable sur le cours du monde. Mais faire un théâtre qui travaille (sur) nos imaginaires collectifs, ce complexe de peurs et rêves mêlés, est le seul théâtre qui m’intéresse aujourd’hui, le seul vers lequel je me sente poussée à créer. Sans illusion, j’ai cependant l’espoir qu’un spectacle de théâtre participe au déplacement de notre regard. Comme toute création artistique, un spectacle alimente la machine intérieure qui fabrique nos préférences, nos convictions, nos grilles de compréhension du monde. Les mots, les images, la musique font que ce que Deleuze appelle nos « affects » et nos « percepts » s’hybrident et mutent. Toute la vie durant, l’art est ce qui nous permet d’ajuster notre regard sur les choses en nous ouvrant à d’autres dimensions du réel.

Ce qui nous regarde, que j’ai mis en scène en 2016, traitait des regards portés sur le voile et les femmes qui le portent en France. Créer à partir d’une question de société, c’est chercher une voie pour saisir ce qui se joue, se crie ou se murmure dans les tensions sociales contemporaines, et déplier sur scène les imaginaires qui travaillent nos consciences pour les emmener ailleurs, là où ils trouvent une autre vie, de nouvelles formes, celles qu’invente l’art. Je crois que c’est ce que je cherche : comment avec le théâtre il est possible de se détacher de la théâtralité désespérante de la politique afin de retrouver le politique autrement, retrouver le monde et la communauté humaine, une forme de fraternité très concrète parce que sensible.

Comme beaucoup d’entre nous, j’éprouve très fortement que nous vivons une époque difficile, obscurcie par beaucoup de deuils – de nos croyances, de nos illusions et de nos espoirs collectifs –, une période fortement anxiogène. Alors je pars de ce présent parce que je ne peux pas faire autrement. Je vis le théâtre comme cet espace de liberté incomparable où ce qui se cherche en termes d’intelligibilité du monde par les chercheurs, les auteurs, les créateurs des autres champs artistiques peut être mis en tension et en résonance sur un plateau, se féconde sur la scène. En ce moment, c’est l’étape stimulante et très ouverte de documentation et d’écriture de ma nouvelle création, Que viennent les barbares, que je conçois et écris avec Sébastien Lepotvin. Le spectacle sera créé en mars 2019 à la MC93 de Bobigny. On fait entrer de grandes figures historiques dans notre fiction : Jean Sénac, Germaine Tillion, Claude Lévi-Strauss, James Baldwin, Simone de Beauvoir… Nous écrivons sur la persistance contemporaine de l’imaginaire du barbare, du « eux » qui s’oppose au « nous », des « autres » qui menacent la communauté.

Ce n’est donc pas tellement un rôle social que je m’assigne, mais une manière de faire du théâtre qui s’impose à moi à partir de ce que je suis. Je fais du théâtre pour tenter de penser ce qui nous arrive.

 

 

Myriam Marzouki découvre le théâtre comme comédienne dans le cadre universitaire parallèlement à des études de philosophie, et poursuit sa formation théâtrale à l’école du Théâtre de Chaillot à Paris. Elle crée la Compagnie du dernier soir en 2004 et met en scène jusqu’en 2010 des textes de Nathalie Quintane, Francis Ponge, Georges Perec, Jean-Charles Massera, Véronique Pittolo, Patrik Ourednik… En 2011, elle met en scène un texte inédit d’Emmanuelle Pireyre, Laissez-nous juste le temps de vous détruire, né d’une commande d’écriture à l’auteure. À l’invitation du festival d’Avignon, elle crée Invest in Democracy, forme courte sur la langue de la dictature, dans le cadre de la performance collective « Session poster ». En 2013, toujours au festival d’Avignon, elle présente Le Début de quelque chose d’après le texte d’Hugues Jallon. En 2015-2016, elle conçoit et met en scène Ce qui nous regarde, un théâtre poétique et politique, ouvert à la libre interprétation, qui interroge nos imaginaires et nos perceptions des femmes voilées en France. Elle prépare actuellement sa prochaine création, Que viennent les barbares (présentée en mars 2019 à la MC93 de Bobigny).

Myriam Marzouki

Myriam Marzouki

Myriam Marzouki découvre le théâtre comme comédienne dans le cadre universitaire parallèlement à des études de philosophie, et poursuit sa formation théâtrale à l’école du Théâtre de Chaillot à Paris. Elle crée la Compagnie du dernier soir en 2004 et met en scène jusqu’en 2010 des textes de Nathalie Quintane, Francis Ponge, Georges Perec, Jean-Charles Massera, Véronique Pittolo, Patrik Ourednik… En 2011, elle met en scène un texte inédit d’Emmanuelle Pireyre, Laissez-nous juste le temps de vous détruire, né d’une commande d’écriture à l’auteure. À l’invitation du festival d’Avignon, elle crée Invest in Democracy, forme courte sur la langue de la dictature, dans le cadre de la performance collective « Session poster ». En 2013, toujours au festival d’Avignon, elle présente Le Début de quelque chose d’après le texte d’Hugues Jallon. En 2015-2016, elle conçoit et met en scène Ce qui nous regarde, un théâtre poétique et politique, ouvert à la libre interprétation, qui interroge nos imaginaires et nos perceptions des femmes voilées en France. Elle prépare actuellement sa prochaine création, Que viennent les barbares (présentée en mars 2019 à la MC93 de Bobigny).
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Myriam Marzouki découvre le théâtre comme comédienne dans le cadre universitaire parallèlement à des études de philosophie, et poursuit sa formation théâtrale à l’école du Théâtre de Chaillot à Paris. Elle crée la Compagnie du dernier soir en 2004 et met en scène jusqu’en 2010 des textes de Nathalie Quintane, Francis Ponge, Georges Perec, Jean-Charles Massera, Véronique Pittolo, Patrik Ourednik… En 2011, elle met en scène un texte inédit d’Emmanuelle Pireyre, Laissez-nous juste le temps de vous détruire, né d’une commande d’écriture à l’auteure. À l’invitation du festival d’Avignon, elle crée Invest in Democracy, forme courte sur la langue de la dictature, dans le cadre de la performance collective « Session poster ». En 2013, toujours au festival d’Avignon, elle présente Le Début de quelque chose d’après le texte d’Hugues Jallon. En 2015-2016, elle conçoit et met en scène Ce qui nous regarde, un théâtre poétique et politique, ouvert à la libre interprétation, qui interroge nos imaginaires et nos perceptions des femmes voilées en France. Elle prépare actuellement sa prochaine création, Que viennent les barbares (présentée en mars 2019 à la MC93 de Bobigny).

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