Alain Timár
« L’artiste, ce drôle d’animal »

L’artiste est un drôle d’animal, à la fois brut, iconoclaste, transgressif, incivilisé, capable de continuer son œuvre, y compris avec la terre entière contre lui. L’histoire des arts, l’histoire de l’humanité sont parsemées d’êtres insoumis, au conformisme, au système, aux règles. Pour cette minorité d’individus, les mots d’« art » et d’« œuvre » ne sont pas usurpés car ils y consacrent toute une vie, corps et âme.
Ma culture, mon itinéraire, mon éducation font que le mot « humanité » a posé les fondements de ma vie. Je suis un enfant de la République : j’ai pu poursuivre un cursus scolaire, j’ai pu m’éveiller à la culture, à l’histoire de l’art grâce à la République. J’ai été boursier de l’État, ce qui m’a permis de poursuivre des études universitaires. Donc, si je suis ce que je suis aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à cette éducation reçue au sein de la République et à cette culture respectueuse de son histoire. Mon insistance à vouloir travailler dans les domaines de la mise en scène et des arts plastiques m’a poussé à chercher et trouver les moyens financiers de cette folle ambition. Acheter du matériel, engager et travailler avec des personnes, louer un lieu, tout cela a un coût initial.
Les décideurs, qu’ils soient privés ou publics, doivent d’abord s’interroger sur la place de l’artiste et sur la façon de mieux l’accompagner dans son parcours individuel ou collectif. Leurs fonctions doivent être de libérer les énergies et les potentialités des artistes, aussi fous soient-ils, aussi rêveurs soient-ils, de les délester de leurs contraintes matérielles, d’être à l’écoute de leur cheminement intérieur, dans leur individualité, leur égoïsme, leur rêve, leur fantasme, voire leur obsession.
L’artiste doit-il pour autant être à la merci de l’État et de la puissance publique en général ? Que ferais-je si, du jour au lendemain, mon statut social d’artiste et directeur de lieu (intimement imbriqués à l’heure actuelle) n’était plus reconnu ? Si, par conséquent, je n’avais plus aucun moyen financier de fonctionner ? Je crois que je privilégierais le retranchement dans la solitude en restant fidèle à mes idées et mes désirs profonds : qu’importe ici la raison vis-à-vis de l’autre ou du monde !
Je me souviens, quand j’ai débuté en tant que metteur en scène et plasticien, avoir pris l’habitude de récupérer dans les poubelles, dans les ordures, planches de bois, morceaux de tissus, grosses boîtes de conserve et vieux phares de voitures pour les transformer en projecteurs : personne ne m’attendait en tant qu’artiste et il fallait bien que je m’exprime ! De ce passé (souvent douloureux et difficile), j’ai conservé malgré tout la liberté et l’indépendance d’esprit. Apologie de l’art pauvre ? Bien sûr que non, mais apprentissage de la volonté et parcours qui pourrait me servir à nouveau… au cas où.
Depuis Lascaux et ses dessins représentant l’humanité et la nature, le geste artistique accompagne la vie, nos vies, et l’art sublime, transcende l’humanité dans le temps et l’espace. Je m’imagine cet être humain dessinant à la lumière d’un feu ou peut-être d’une torche animaux ou humains, cherchant le trait juste, la représentation exacte, mais exprimant en fait sa propre vision du monde comme l’écrivain qui, à force de travail solitaire et d’intransigeance, trouve son style, sa patte. Ces gestes ne visent pas l’objectivité ou la copie de la réalité, mais une transposition, un acte subjectif qui révèle un regard nouveau sur le monde tout en nous révélant nous-mêmes au monde. D’un univers singulier, nous en partageons l’essence, et les œuvres successives construisent ce qu’il y a certainement de plus précieux à conserver en nous et au sein de l’humanité. Cela confine au sacré. Comment ne pas en tenir compte et réinterroger le comportement par trop consumériste ou technocratique de nos contemporains !
Le consumérisme a envahi la culture. Il faut arrêter de verser dans la facilité, arrêter de favoriser le formatage des spectacles dans la durée : une heure, pas plus, voire moins ! Le public doit arrêter de penser qu’il peut découvrir un spectacle sur Internet en éprouvant les mêmes sensations que dans une salle de spectacle.
L’éducation du spectateur me paraît primordiale. La multiplication de l’offre permet bien entendu au public d’opérer ses propres choix, voire de se forger une opinion, mais sans éducation artistique, celle qui permet d’aiguiser l’œil, sensibiliser l’oreille, provoquer, émouvoir, instruire l’esprit et le corps, rien n’est possible. Je ne peux que souhaiter un spectateur qui ne soit pas simple consommateur, un spectateur conséquent et libre de ses choix, sensible, conscient et confiant.
Le numérique et ses outils constituent une formidable ressource mais restent au service de puissances économiques. Tout le monde n’est pas artiste. Rien ne garantit la qualité, l’émerveillement, l’émotion. Seule l’expérience individuelle permet de se construire, de grandir et de s’évader.

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Alain Timár est fondateur du Théâtre des Halles d’Avignon, metteur en scène, scénographe et plasticien de plus de cinquante créations contemporaines, d’œuvres littéraires, d’auteurs exigeants et d’une langue riche tels que Samuel Becket, Albert Cohen, Jean Genet, Vaclal Havel, Eugène Ionesco, Alfred Jarry, Mohamed Kacimi, Gao Xingjian, etc… Alain Timárparcourt son chemin sur les scènes hexagonales et internationales (États Unis, Philippine, Hongrie, Roumanie, Corée du Sud, Chine, Shanghai, Singapour,…).
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