Marion Aubert
« Et puis, la vie m’a prise… »

Longtemps je me suis dit le théâtre m’a sauvée du monde. Il m’a arrachée à des vies possibles, tracées, sans aucun doute dignes d’être vécues mais pas pour moi, non merci, pensais-je, hors de question de devenir ministre ou secrétaire d’État, et lorsque je suis entrée au conservatoire, j’ai eu le sentiment d’être sauvée. Et je crois que je ne pensais qu’à ça. À ma fuite hors d’un monde qui me semblait si ce n’est monolithique, du moins ankylosé. Et je fuyais vers d’autres mondes, ceux des comiques et des poètes, je fuyais dans le Captif amoureux de Genet sans y rien comprendre, je fuyais dans des langues qui étaient comme des pays, mais je fuyais aussi, et surtout, par mes camarades, et nos vies étaient habitées, puissantes, et le monde nous concernait peu. Je ne savais d’ailleurs que très confusément d’où je venais. Je ne savais pas encore que j’étais femme. Et blanche. Et française. Et jeune. Et hétérosexuelle. J’étais tout. On était tout. Le monde, c’était nous. Et l’art nous avait bien frappés. Et puis, la vie m’a prise. Quand je dis la vie, c’est quoi ? Sans doute je pense à la vie pratique, de la naissance des enfants à la mise en place de l’emploi du temps (qui travaille ? à qui/à quoi dédions-nous notre temps ?), de la gestion d’une compagnie à la découverte du milieu (n’est-il pas ankylosé, lui aussi ???), je pense aussi à la vie percutée par les événements (du 11 Septembre à la crise des réfugiés, en passant par Charlie Hebdo, Le Pen au second tour, et maintenant Ménard à Béziers, et quoi demain ?), mais au fond, je pense surtout à des rencontres – avec des hommes qui m’ont bien fait comprendre que je n’étais qu’une femme (ou un cul), des Anglais qui m’ont fait comprendre combien j’étais so Frenchy, des institutions combien je n’étais rien –, rencontre avec la honte – et la surprise – d’être si rien, rencontres avec ma propre sottise, l’ignorance à perte de vue, mais aussi – l’espoir est sauf ! – avec des êtres d’exception, parfois artistes, d’autres fois non, lumineux et inquiets, agissant davantage sur le monde que je ne le fais. Et toutes ces rencontres m’ont rendue au monde, et à moi-même – c’est ça, l’étonnement. J’ai saisi à peu près qui j’étais, où j’étais, et je tente depuis, bon an mal an, de dealer avec les injonctions de l’époque, et toute forme d’assignation. J’essaie, sans cesse, de déborder. Alors qu’est-ce que je fais, dans les faits ? La même chose qu’avant. Sensiblement. J’écris, et je monte des spectacles avec la Compagnie. On va dans les écoles, les parcs, les marchés. À New York, à Niort, à la Réunion bientôt. Cool. Je vais sur des aires d’autoroutes, à la boucherie, à mon bureau (c’est pas très spectaculaire). Je zone. Je tombe dans des livres de science-fiction. J’essaie d’aller là où je ne m’attends pas. Souvent, y’a personne qui m’attend. Je vais chez moi, et je n’y reconnais rien. Et je me sens étrangère partout, à ne me plus rien comprendre. Et j’ai parfois la sensation d’être une artiste lorsque je suis là où rien ne me prédestinait à être. Comme un cheveu dans la soupe. Est-ce que ça agit sur le monde, un cheveu ? Bof. Mais c’est là. Ça flotte. Ça rappelle des trucs qu’on voudrait pas trop voir. Ou pas trop se rappeler. Ou qu’on n’avait pas vus. Et alors, peut-être, une action est possible. Quelque chose va se mouvoir. Et nos vies n’auront pas été de pauvres vies. Et ça ira mieux.

 

 

Marion Aubert

Marion Aubert

Marion Aubert est diplômée de l’Ensad de Montpellier. En 1996, elle écrit son premier texte pour le théâtre : Petite pièce médicament. Cette pièce est créée l’année suivante, date à laquelle elle fonde la compagnie Tire pas la Nappe (www.tirepaslanappe.com) avec Marion Guerrero et Capucine Ducastelle. Depuis, toutes ses pièces ont été créées dans des mises en scène de Marion Guerrero.

Marion Aubert répond aussi aux commandes de différents théâtres, metteurs en scène ou chorégraphes, parmi lesquels le Théâtre du Rond-Point, la Comédie-Française, la Comédie de Valence, le CDR de Vire, le Théâtre Am Stram Gram de Genève, le Théâtre du Peuple de Bussang, Philippe Goudard, Guillaume Delaveau, Babette Masson, Matthieu Cruciani, Marion Lévy, Kheireddine Lardjam, Hélène Arnaud…

Ses pièces sont éditées chez Actes Sud-Papiers, et certaines sont traduites en allemand, anglais, tchèque, italien et catalan. Elle a reçu le prix Nouveau Talent Théâtre en 2013. Elle est aussi marraine de la promotion 26 de la Comédie de Saint-Étienne, intervenante au département d’écriture de l’Ensatt et membre fondatrice de la Coopérative d’écriture initiée par Fabrice Melquiot.
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Marion Aubert

Marion Aubert est diplômée de l’Ensad de Montpellier. En 1996, elle écrit son premier texte pour le théâtre : Petite pièce médicament. Cette pièce est créée l’année suivante, date à laquelle elle fonde la compagnie Tire pas la Nappe (www.tirepaslanappe.com) avec Marion Guerrero et Capucine Ducastelle. Depuis, toutes ses pièces ont été créées dans des mises en scène de Marion Guerrero. Marion Aubert répond aussi aux commandes de différents théâtres, metteurs en scène ou chorégraphes, parmi lesquels le Théâtre du Rond-Point, la Comédie-Française, la Comédie de Valence, le CDR de Vire, le Théâtre Am Stram Gram de Genève, le Théâtre du Peuple de Bussang, Philippe Goudard, Guillaume Delaveau, Babette Masson, Matthieu Cruciani, Marion Lévy, Kheireddine Lardjam, Hélène Arnaud… Ses pièces sont éditées chez Actes Sud-Papiers, et certaines sont traduites en allemand, anglais, tchèque, italien et catalan. Elle a reçu le prix Nouveau Talent Théâtre en 2013. Elle est aussi marraine de la promotion 26 de la Comédie de Saint-Étienne, intervenante au département d’écriture de l’Ensatt et membre fondatrice de la Coopérative d’écriture initiée par Fabrice Melquiot.

2 thoughts on “« Et puis, la vie m’a prise… »

  • 10 février 2016 at 16 h 14 min
    Permalink

    Ça fait du bien de lire des mots comme ceux ci.
    Et c’est beau de sentir que la vie n’est jamais loin, dans sa réalité crue, de rejoindre ce qu’on essaie de faire sur un plateau. Quand finalement la poésie apparaît.

    Je peux imaginer de parler longtemps avec quelqu’un comme ça.

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  • 11 février 2016 at 10 h 37 min
    Permalink

    Bon jour, et merci Marion pour ce beau témoignage de Vie. Je m y reconnais tellement ! Maïs un peu dans l autre sens c est drôle… prise dans le tourbillon de la vie plus jeune, mon enfant est né à mes 21 ans, alors des études, un travail, les soucis..Mais pas que. Voyager,chanter,créer un peu.. mais
    raccrocher souvent au stress au brouhaha de la vie. Aujourd’hui je ressens tout une part de moi qui était enfouie, ou refoulee, contrariée, tout ce côté artistique,cette envie de créer, vibrer par tous les sens, transmettre par la voix,le corps, les couleurs, le coeur… juste je me demande comment faire arrivée ici de ma vie, avec toutes ces barrières fabriquées en court de route par soi ou les autres.. le tout premier pas est celui là: exploser les barrières, adopter Dâme confiance, retrouver Mlle insouciance et bébé Pur Love, pour composer cette réalisation de son Être véritable…. Merci à toi pour cette inspiration du matin..belle envolée sur le chemin de Madame Maman, Grande fee de la vie ….Au plaisir de te croiser un jour :) <3

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