par Isabelle Boni-Claverie
« C’est peu et c’est déjà beaucoup »

Je n’ai jamais pensé que l’art, a fortiori un film, pouvait changer le monde, uniquement la perception que nous en avons, et c’est déjà beaucoup.

Les artistes saisissent un état du monde à un moment particulier et le donnent à voir, à entendre, à sentir après l’avoir passé au filtre de leur sensibilité. Parfois on dit qu’ils sont en avance sur leur temps. En réalité, selon moi, ils captent ce qui est déjà là mais n’est pas encore rendu perceptible au plus grand nombre. Créateurs, nous sommes comme de grands insectes au corps translucide – il faut bien nous laisser traverser – et aux antennes frémissantes.

Une part plus lourde s’opère quand il s’agit ensuite de transformer l’inspiration en une œuvre tangible. Descendre en soi, creuser, approfondir, modeler la matière, parfois lutter avec elle, payer le prix des émotions, et remonter et tailler encore dans ce qu’on a créé pour le rendre lumineux au public. Métaphoriquement, le travail d’un artiste s’apparente pour moi à celui d’un mineur de fond, avec comme pour le mineur le courage que demande cette descente dans les profondeurs, et comme pour le mineur le risque de s’y faire ensevelir.

C’est peut-être en cela que les artistes sont indispensables à ceux-là mêmes qui les jugeraient socialement inutiles. Ils épargnent au plus grand nombre d’avoir à effectuer cette traversée périlleuse. Ils en offrent le résultat. Ils ont cette générosité-là. Quitte pour certains à ne pas retrouver le chemin vers la surface.

En tant que cinéaste, il m’est arrivé de vivre cette rencontre profonde avec le public. C’était un court-métrage (Pour la nuit) qui soudain donnait forme au ressenti similaire de jeunes femmes confrontées au deuil. Plus récemment, c’est un documentaire (Trop noire pour être française ?) qui met des mots, des images, du sens sur les discriminations qui sont faites aujourd’hui encore à la minorité noire de notre pays. Mon film ne changera pas le sort des Noirs de France, mais il a donné une voix, un visage à ceux qui d’ordinaire sont invisibilisés ou n’ont pas la possibilité de s’exprimer publiquement. Il a permis à plusieurs centaines de milliers de spectateurs d’un peu mieux appréhender les fractures raciales, en réalité politiques, qui minent notre société. C’est peu et c’est déjà beaucoup.

À chaque fois ces rencontres m’ont permis de penser que ce que je faisais n’était pas tout à fait inutile.

 

Isabelle Boni Claverie

Isabelle Boni Claverie

Isabelle Boni-Claverie est scénariste et réalisatrice pour le cinéma et la télévision. Elle vient de réaliser un documentaire, Trop noire pour être française ?, coproduit par Quark Productions et Arte et diffusé le 3 juillet 2015, qui a connu un grand succès. Son talent de narratrice s’est d’abord exprimé par la littérature. Elle a 18 ans quand son premier texte, La Grande Dévoreuse, lui vaut d’être la deuxième lauréate du prix du Jeune écrivain de langue française. Sa rencontre avec la réalisatrice Claire Denis la convainc de faire du cinéma. Après des études de lettres modernes à la Sorbonne et d’histoire de l’art à l’École du Louvre, elle entre à la Fémis où elle réalise son premier court-métrage, Le Génie d’Abou (1998), qui voyagera dans de très nombreux festivals à travers le monde et recevra une mention spéciale du jury au festival international du court-métrage d’Abidjan. En 2004, elle réalise un moyen-métrage, Pour la nuit, sélectionné dans plus de 30 festivals internationaux et couronné de nombreux prix. Entre 2005 et 2006, elle travaille régulièrement aux États-Unis où l’acteur et producteur Danny Glover lui demande d’adapter pour le cinéma le roman de Valérie Tong Cuong, Où je suis (Grasset), qui devient Heart of Blackness.
Isabelle Boni-Claverie a co-écrit le téléfilm de Mahamat-Saleh Haroun, Sexe, gombo et beurre salé, une comédie diffusée sur Arte en 2007. En 2008 et 2009, elle a été co-auteure et directrice de collection de la série quotidienne Seconde chance (TF1), première série française à être sélectionnée aux Grammy Awards. Elle participe depuis lors à l’écriture de séries grand public telles que Sœur Thérèse.com (TF1), Cœur océan (France 2) ou Plus belle la vie (France 3). Trois fois lauréate de la bourse Beaumarchais (SACD), elle est aussi bénéficiaire de la bourse Brouillon d’un rêve (SCAM) et du fonds d’aide au scénario du festival du film d’Amiens
Isabelle Boni Claverie

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Isabelle Boni-Claverie est scénariste et réalisatrice pour le cinéma et la télévision. Elle vient de réaliser un documentaire, Trop noire pour être française ?, coproduit par Quark Productions et Arte et diffusé le 3 juillet 2015, qui a connu un grand succès. Son talent de narratrice s’est d’abord exprimé par la littérature. Elle a 18 ans quand son premier texte, La Grande Dévoreuse, lui vaut d’être la deuxième lauréate du prix du Jeune écrivain de langue française. Sa rencontre avec la réalisatrice Claire Denis la convainc de faire du cinéma. Après des études de lettres modernes à la Sorbonne et d’histoire de l’art à l’École du Louvre, elle entre à la Fémis où elle réalise son premier court-métrage, Le Génie d’Abou (1998), qui voyagera dans de très nombreux festivals à travers le monde et recevra une mention spéciale du jury au festival international du court-métrage d’Abidjan. En 2004, elle réalise un moyen-métrage, Pour la nuit, sélectionné dans plus de 30 festivals internationaux et couronné de nombreux prix. Entre 2005 et 2006, elle travaille régulièrement aux États-Unis où l’acteur et producteur Danny Glover lui demande d’adapter pour le cinéma le roman de Valérie Tong Cuong, Où je suis (Grasset), qui devient Heart of Blackness. Isabelle Boni-Claverie a co-écrit le téléfilm de Mahamat-Saleh Haroun, Sexe, gombo et beurre salé, une comédie diffusée sur Arte en 2007. En 2008 et 2009, elle a été co-auteure et directrice de collection de la série quotidienne Seconde chance (TF1), première série française à être sélectionnée aux Grammy Awards. Elle participe depuis lors à l’écriture de séries grand public telles que Sœur Thérèse.com (TF1), Cœur océan (France 2) ou Plus belle la vie (France 3). Trois fois lauréate de la bourse Beaumarchais (SACD), elle est aussi bénéficiaire de la bourse Brouillon d’un rêve (SCAM) et du fonds d’aide au scénario du festival du film d’Amiens

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