par christophe rulhes
« L’art est une manière de faire des mondes »

Lart agit-il vraiment sur le monde ? L’art que chaque artiste fabrique agit au moins pour son ordinaire, ses proximités et sphères de reconnaissance plus ou moins élargies. Ce sont déjà des mondes en soi, et sans doute le début d’une participation au réel du grand Monde, si tant est que l’on puisse le saisir un temps. Mais l’art, comme toute communication, agit avant tout peu à peu, sur des personnes et des choses en monades, donc sur des fragments de monde. En tant que pratique interactionnelle de premier plan, l’art agit certes sur les attachements réciproques mais sur soi avant tout, et de petits liens en petits nœuds mutuels, sans doute sur les gens et leurs représentations de la réalité. L’action est donc possible. Cette sensation de pouvoir influencer le monde par un chant, une tentative de transport d’émotion, un rire, il me semble l’avoir eue très jeune. Par exemple, à 6 ou 7 ans, je ne voulais pas monter sur les tables où mes parents me poussaient pour chanter en occitan devant les membres de la famille réunie. Je finissais par le faire pour satisfaire à l’ambiance, et induire le monde vers ma tranquillité et la fierté supposée de mes parents. À 8 ans, j’essayais de faire rire mon père à l’église lorsqu’il chantait devant la petite communauté du village, je ne croyais pas en dieu, même si j’ai fortement cru le voir plusieurs fois. En pouffant ou en tirant la langue, j’avais la sensation d’intervenir dans les chants paternels. Et si je tirais un petit rire de sa part, de mon père, ou parvenais à le déconcentrer, dieu, j’agissais sur plusieurs mondes à la fois, immanents et transcendants, psychologiques et sociologiques. Quel pouvoir !  Ça ne plaisait pas aux vieilles grands-tantes villageoises occitanes, qui vêtues de noir se tenaient dans l’église « del costat de las femnas ». Je me rappelle du malin plaisir que je prenais à jouer de ça. Si chanter devant un public à faire, à conquérir ou à satisfaire, ou transporter une émotion au sein d’une représentation peut être considéré comme de l’art et un agir sur le monde, alors je crois que c’est dans ces premières circonstances que je m’en suis rendu compte.

Je ne m’assigne aucun rôle par principe en tant qu’artiste, mais j’aime donner un point de vue et le partager en tant qu’humain terrien habitant ici. Les rôles sont pluriels, flous, parfois divergents ou convergents, comme les temps et les lieux. Je ne me sens pas toujours plein artiste. J’oublie parfois l’art, même s’il teinte sans doute quasiment tous mes états de rôle, jusqu’à ceux de père, de fils ou de frère. Je me sens très souvent « personne » avant tout, et j’en suis heureux. En dehors de ma compagnie et de certains moments spécifiques de l’artisanat du plateau, où des responsabilités sont parfois attribuées avant de faire, je laisse les relations et les rôles se construire par eux-mêmes autour de l’art que j’active, avec mes partenaires de jeux et de création, et surtout avec les membres du public. Parfois, des reconnaissances ou des retours me gratifient et me responsabilisent, quand des personnes me parlent d’émotions, de surprises ou de beautés au sujet de mon travail. L’assignation n’est pas univoque. Elle se joue dans la pragmatique des relations, à la croisée des goûts et des qualifications. L’assignation se joue dans l’action et dans une voix moyenne de l’être, qui fait que toute œuvre et tout artiste, comme toute personne qui vit pleinement la sujétion, est à la fois agi et agissant. Même s’ils se soumettent très souvent au mode pronominal de « s’amuser », de « se faire » ou de « se définir » – comme dans la voix moyenne des anciens Grecs, qui exprime une participation directe, une implication spécifique, ou même une forme de bénéfice pour le sujet qui fait l’action –, c’est avec un détour évident par l’autre que s’expriment les artistes et les personnes. Il est clair que lorsque quelqu’un me dit « ça m’a fait du bien », je me sens gratifié dans une « agence » partagée. Car l’art que je fabrique, avant toute remarque extérieure, est une tentative d’expression et de résilience personnelles. En retour, je dissémine ma personne et celle de mes proches et collaborateurs dans cet art. Je cherche donc du plaisir et du contact. Si cela marche pour moi, cela pourrait peut-être marcher avec d’autres. Je me sens membre du public, que je considère capable, fort et émancipé. Si je prends soin de mes goûts et de mes attachements dans les textes, musiques et mises en scène, alors j’ai la sensation de prendre soin du public. Je crois que dans la tentative de transport d’émotions il y a de l’éthique, du soin de l’autre et de soi, voire de la thérapeutique, donc de l’empathie et de l’agir dans l’art. Tout reste bien fragile quoique tout à fait capable. L’art est une manière de faire des mondes.

 

Né dans l’Aveyron dans un contexte paysan bilingue français-occitan où il chante dès le plus jeune âge, Christophe Rulhes est l’auteur et le metteur en scène du GdRA, collectif théâtral pluridisciplinaire qui élabore ses pièces à partir du réel, de l’ordinaire et du témoignage de personnes vivantes. Musicien multiinstrumentiste, diplômé en communication, ingénieur-maître en sociologie et anthropologue de l’EHESS, il oeuvre à un théâtre de l’enquête et du public où la participation et l’expérience jouent un rôle central, pour une fiction vraie.

 

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