Par Eric Fourreau
NECTART #5 ÉDITO

Dans la « vraie vie »…

 

Lue dans La Lettre du spectacle du 12 mai 2017, cette phrase d’une membre de l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron : « Dans un certain nombre de territoires, il n’y a pas d’offre culturelle. »

Il ne s’agit pas ici bien sûr de surinterpréter le propos, encore moins de faire un procès d’intention au nouveau président, dont nous évaluerons l’action en temps et en heure. Oublions le contexte car cette phrase aurait pu être prononcée en d’autres circonstances, au hasard rue de Valois ou dans de grandes rédactions nationales, comme il nous a déjà été donné d’en faire le constat. C’est une petite musique que l’on peut entendre ici ou là, de la part de personnes pleines de bonnes intentions mais malheureusement un poil déconnectées de la réalité des territoires en question.

 

Cher(e)s ami(e)s parisien(ne)s, saviez-vous que l’eau et l’électricité sont maintenant desservies en province ? On est parfois tenté de répondre par la caricature à la caricature… Mais au-delà de la boutade, sans doute est-il nécessaire de recommander à ceux qui tiennent les rênes, quelles qu’elles soient, de se rapprocher de la réalité, sans la fantasmer, surtout quand il s’agit d’une réalité d’une extraordinaire vitalité. D’une part pour agir en connaissance de cause, d’autre part – et ce n’est pas anodin – pour éviter de laisser se propager un sentiment antiélites, antisystème, dont on sait où il peut mener.

La réalité, ce n’est donc pas des zones blanches d’offre culturelle dans des territoires reculés, mais un incroyable aménagement culturel du territoire où la moindre commune de 5 000 habitants a sa bibliothèque, véritable lieu de rencontre et d’échange de savoirs, sans parler de l’école de musique, du musée sur le patrimoine local, du théâtre ou de l’association de chant choral. La réalité, c’est une effervescence inouïe d’initiatives qui fleurissent à chaque coin de rue, à chaque parcelle de verdure, croisant démarche artistique, engagement citoyen, solidarité sociale, souci environnemental, innovation digitale…

 


La réalité, c’est une effervescence inouïe d’initiatives, croisant démarche artistique, engagement citoyen, solidarité sociale, souci environnemental, innovation digitale… 


 

 

Sait-on, pour ne citer que quelques exemples plus spécifiquement culturels et déjà repérés, que des associations comme Derrière le Hublot, Pronomade(s) en Haute-Garonne, Le Nombril du Monde, L’Art et la Manière en Pays de Bray infusent depuis vingt ou trente ans des communes, des pays, des territoires, de formes artistiques contemporaines, aussi diverses soient-elles ?

Sait-on que la dizaine d’artistes associés du Théâtre du Merlan développent des projets avec les habitants dans les quartiers nord de Marseille ? Que les résidences artistiques In Situ bouleversent la vie de milliers de collégiens en Seine-Saint-Denis depuis dix ans ? Que l’Opéra de Rouen monte des opéras participatifs impliquant toutes les générations et représentés devant des milliers de spectateurs ? Que des résidences poétiques ont lieu dans le quartier Maurepas de Rennes, qui ont « rendu leur dignité » (dixit) aux habitants des tours ?

Inutile de poursuivre, nous pourrions remplir les 160 pages de la revue de ces milliers d’exemples, émanant aussi bien de structures ayant pignon sur rue (tels les exemples mentionnés ci-dessus) que d’associations ou de collectifs informels œuvrant dans l’anonymat institutionnel. Dans un texte à lire quelques pages plus loin, Christophe Blandin-Estournet les a joliment appelés les « projets situés », parce que ne pouvant s’inscrire que dans le contexte dans lequel ils sont : le territoire où ils sont implantés, les habitants qui y résident, un environnement social donné, etc.

Les pouvoirs publics n’ont plus qu’à leur fournir l’oxygène dont ils ont besoin car, nul doute, ils font bien œuvre de service public.

 

« Dans un certain nombre de territoires, il n’y a pas d’offre culturelle. » La formule n’est pas sans poser un autre problème. Pour peu qu’on s’intéresse à la politique culturelle aujourd’hui, c’est avoir un wagon de retard que de l’aborder par la seule entrée de l’offre culturelle. Alors que les droits culturels sont maintenant inscrits dans la loi et dans les réflexions d’un grand nombre de politiques publiques et de réseaux professionnels, il serait urgent que l’État s’en empare pour les placer au cœur de sa politique culturelle. Il faut le dire et le redire : ce n’est pas l’un ou l’autre, mais l’un et l’autre. Continuer à soutenir la création artistique et la diffusion massive des œuvres et, dans le même temps, respecter la liberté de chaque personne de participer à la vie culturelle, en égale dignité, comme le stipulent les droits culturels. Et c’est bien sûr tout sauf un hasard si les « projets situés » cités plus haut ont depuis longtemps intégré cette donnée : la démarche artistique et culturelle se déploie dans un espace de vie, avec des habitants, des associations, des entreprises, des écoles, des structures publiques, dans un échange constant et constructif. Cela s’appelle faire société ensemble. Et ça se déroule dans la « vraie vie ».