par Magali Daniaux et Cédric Pigot
« C’est au sein même des pratiques que s’opèrent les changements »

Est-ce que les tulipes de Jeff Koons offertes à la ville de Paris après les attentats de 2015 vont changer quoi que ce soit au brainwashing opéré par Daesh sur ses troupes d’assassins ?

Non, nous n’avons jamais pensé que l’art pouvait changer le monde. En revanche, la justice sociale, économique et écologique, oui. En tant qu’artistes, nous pouvons nous emparer de sujets contemporains cruciaux, tenter d’imaginer de nouvelles narrations, proposer des expériences esthétiques, poétiques ou conceptuelles qui engagent le public dans des réflexions sociales ou politiques, mais il nous semble que c’est au sein même des pratiques que s’opèrent les changements.

Heid et Ruediger ont écrit dans leur ouvrage Transfer: Kunst, Wirtschaft, Wissenschaft (Art, économie, science), paru en 2003, ce qui suit sur les stratégies artistiques contemporaines : « Les artistes élargissent leur espace d’action au moyen de diverses stratégies interventionnistes. Ils ne se sentent plus liés à un marché de l’art centré sur l’objet, ils trouvent et inventent des formes opératoires basées sur des processus dans leur coopération avec des partenaires dans tous les domaines de la société. À côté de ces possibilités d’actions stratégiques, un rôle important est attribué à l’investigation et la réflexion de conditions systémiques. De cette façon, la recherche artistique peut fondamentalement contribuer à conférer et à s’approprier une expérience innovante du monde. » Nous nous sentons, au travers de nos recherches et de nos œuvres, participer totalement de cette approche.

 

Les nouvelles technologies, dont on s’empare pour ne pas laisser le territoire aux seules industries créatives ou parce qu’elles opèrent en profondeur dans nos sociétés, ont créé, dans le champ de l’art, des nouvelles manières d’être à l’œuvre. Le champ critique s’ouvre et des collaborations entre différents domaines de recherche viennent enrichir les points de vue et les expériences.

Ce sont peut-être les conditions de monstration, le format de l’exposition qui, bien que souvent questionné par les curators, n’en demeure pas moins ce cadre que nous souhaiterions faire voler en éclats et qui nous résiste.

 

Nous sommes des artistes de terrain et une part importante de notre travail est dédiée à la recherche et à la prise en compte du territoire sur lequel nous opérons et de ses populations. Nous travaillons actuellement sur des projets en Alaska, dont la temporalité est celle de la planète Terre, un temps qui n’est pas le temps de l’homme, un temps géologique. Brûler du bois de la forêt de Solitude afin de créer une anomalie archéologique, une trace pour le futur, creuser un trou dans la toundra de manière à créer un lac, conséquence du réchauffement climatique et de la fonte du permafrost, révéler la fragilité de la croûte terrestre, un changement de surface, de la terre à l’eau, opération d’alchimistes sur le long terme. Une temporalité qui contraste fortement avec l’hyper-urgence des thèmes abordés dans nos œuvres et à laquelle nous répondons par la contemplation, l’immobilisme actif (Devenir graine) et l’intensité.

 

Changer le monde n’a jamais été au cœur de nos problématiques de création ; en revanche, y participer en partageant de la pensée nous semble primordial, et c’est la raison pour laquelle nous avons créé tous les trois, avec Stéphanie Boubli, les éditions Supernova en 2014. Nous publions de la poésie, un magazine Jungle Juice tous les trois-quatre mois, ainsi que des essais. En janvier dernier, nous avons publié le Dictionnaire de réalité tactique. Intelligence culturelle et contrôle social de Konrad Becker, qui dirige le World-Information Institute. Cet ouvrage, premier opus d’une série de trois à paraître chez nous cette année, est un manuel de survie cognitive dans le désordre informationnel du nouveau siècle. Konrad Becker explore l’histoire des relations entre cartographie et pouvoir, les sciences de l’information et de la communication, les origines de la psychanalyse et les sciences cognitives, l’économie de l’attention, la cybernétique et l’histoire des technologies électriques, électromagnétiques et informatiques. Il nous plonge dans ce qui constitue le monde hyper-contemporain des think tanks de faiseurs d’opinion et des agences de renseignement. C’est un encouragement à penser une « écologie de l’esprit ».

 

Enfin, pour finir en ouvrant sur des possibles : en mai prochain, nous fêtons la parution de La Fiction réparatrice d’Émilie Notéris. Déjouer le genre de nos imaginaires est l’un des projets des Cultural Studies dans la perspective desquelles s’inscrit La Fiction réparatrice. Il ne s’agit plus seulement de dire que les manières de penser et les représentations diffèrent en fonction des socialisations genrées, mais de saisir la façon dont les images, les mythes et les récits agissent sur la texture affective du monde social. Imaginaire et fiction ne constituent pas des univers parallèles, mais sont le réel par lequel se recomposent et se légitiment l’ordre, la norme ou, comme l’invite Émilie Notéris, le désordre.

 

 

 

Depuis leur rencontre en 2001, l’œuvre conjointe de Magali Daniaux et Cédric Pigot est marquée du double sceau de l’expérimentation et de la performance. Leurs pièces mêlent divers médias et associent des registres opposés, avec une prédilection pour les correspondances entre science-fiction et documentaire, ingénierie de pointe et contes fantastiques, matériaux lourds et sensations fugaces.

Aux installations et objets, dessins et collages de leurs débuts se sont progressivement ajoutés des expérimentations et gestes artistiques plus immatériels. Vidéos, créations sonores, musique, poésie, recherches olfactives, œuvres virtuelles aux confins de l’art numérique ont formé un cycle d’œuvres consacrées aux étendues arctiques et qui abordent des problématiques liées au changement climatique, aux questions économiques, politiques et géostratégiques, au développement urbain et à la gestion des ressources alimentaires. Ils travaillent actuellement en Alaska sur des projets consacrés à l’archéologie, à la géologie et au réchauffement climatique.

Ils dirigent la collection « Essais » au sein des éditions Supernova, qu’ils ont fondées en 2014 avec Stéphanie Boubli.

Leur travail a notamment été montré au musée du Jeu de Paume à Paris en 2014, à la biennale d’architecture de Venise en 2014, au Barents Spektakel en Norvège en 2013, à l’Opéra d’Oslo lors du festival Ultima en 2011, au Palais de Tokyo à Paris en 2011, à Qui vive ?, biennale internationale de Moscou, en 2010, au Dashanzi Art Festival de Pékin en 2004. Ils ont été résidents à la cité Siam de Bangkok en 2005, au Dar Batha de Fès au Maroc en 2013, à l’Akademie Schloss Solitude de Stuttgart en 2015 et 2016. En 2010, ils ont été finalistes du prix Coal art et environnement.

http://daniauxpigot.com/

http://www.supernovaeditions.com/

 

Partagez/commentez cette page dans vos réseaux
facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedintumblrmailfacebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedintumblrmail

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *