Par Eric Fourreau
NECTART #6 ÉDITO

Le pire n’est jamais certain !

Évidemment, les raisons de désespérer sont nombreuses et, en la matière, mieux vaudrait éviter de commencer à lister les agissements outranciers de Donald Trump depuis son arrivée au pouvoir : renoncement à l’accord de la Cop21, construction d’un mur anti-immigration à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, sortie des États-Unis de l’Unesco, abandon de l’Obamacare… Arrêtons là, la liste serait trop longue, et l’on imagine que, de sa part, le pire est encore à venir. Tournons-nous plutôt vers trois épisodes réjouissants qui donnent, à des échelles différentes, espoir en une autre humanité que celle imaginée par ce milliardaire odieux et illuminé.
Il aura suffi d’un scandale, un seul, pour que la glace se brise à la face du monde. Et le fait qu’il survienne dans un univers si éloigné de la réalité de ces milliers
de femmes dont le cri n’avait jamais réussi à percer le mur du silence en dit long sur la puissance d’impact du buzz médiatique. Qu’importe, au final, car l’essentiel est que l’affaire Weinstein ait permis de mettre au grand jour cet incroyable archaïsme que constitue le machisme dans nos sociétés contemporaines, et de libérer une parole honteuse car socialement interdite. Bien sûr, le chemin est encore long, et il ne faudrait pas que les cas de célébrités déchues dans des milieux exposés (cinéma, politique, sport…) cachent la réalité d’un sexisme ni plus ni moins répandu dans les recoins moins visibles de la société, y compris dans le monde de la culture. Bien avant l’avènement de ce buzz médiatique salvateur, plusieurs collectifs s’étaient constitués pour tirer la sonnette d’alarme. C’est le cas de Madeleine H/F, avec qui nous avions décidé avant l’été 2017 – loin d’imaginer que nous collerions à ce point à l’actualité – de confier à Sarah Gully la réalisation d’une bande
dessinée (à découvrir p. 148) qui révélerait le sexisme ordinaire régnant dans les métiers culturels et apprendrait à le surpasser à l’aide d’outils appropriés.
Après les Panama Papers, les Paradise Papers. Alors que nous pensions que les révélations de l’enquête de 2016 sur l’argent noir du Panama étaient retombées dans l’oubli et n’avaient eu que des effets marginaux sur l’impunité des puissants, la seconde lame, celle des Paradise Papers, est tranchante. La nouvelle enquête internationale sur les paradis fiscaux et le business offshore, coordonnée par l’Icij, un consortium de journalistes d’investigation indépendants, prenant le relais des informations fournies par les lanceurs d’alerte, entérine le fait que plus rien ne sera jamais comme avant. Aucun puissant – individu ou société – ne pourra plus échapper aux règles fiscales élémentaires de la redistribution des richesses sans craindre le couperet de la révélation.
De nombreux enseignements sont à tirer de ce travail titanesque réalisé par des journalistes du monde entier, mais il en est au moins un qui nous comble, et ce d’autant plus que nous ne l’avions pas vu venir : les lanceurs d’alerte et les grands reporters, en utilisant la puissance et la transparence du Web, ont redonné vie à ce formidable contre-pouvoir qu’est le journalisme d’investigation, dont on pouvait penser qu’il avait perdu de sa vigueur sous les effets de stratégies de communication (storytelling, communication institutionnelle, marketing viral…) efficientes eu égard aux moyens colossaux qui leur sont consacrés.
Le livre papier, que l’on pensait lui aussi englouti dans les limbes du XXe siècle au profit du tout-numérique, montre des signes de résistance qui constituent un autre motif d’espoir et un autre antidote au fatalisme. Non que nous soyons réfractaires au numérique, qui peut être, nous venons de le mentionner, un formidable outil de transformation sociale, mais nous continuons de penser que la lecture doit être développée sous toutes ses formes et que la lecture imprimée permet un confort et une capacité d’attention supérieurs à la lecture hypermédia – perturbante –, qui a d’autres utilités. Le livre papier reste en effet largement prédominant dans l’acte d’achat des Français : 93,5 % de parts de marché selon une étude du SNE [1]Syndicat national de l’édition, étude publiée en 2016., chiffre en grande partie confirmé par un baromètre OpinionWay indiquant que les trois quarts des Français n’envisagent pas de lire de livres numériques [2]Baromètre OpinionWay sur les usages du livre numérique pour la Sofia, le SNE et la SGDL paru en
mars 2016.
.
Cette forte résistance du papier sur le marché du livre est spécifique (dans ces proportions) à la France, si l’on considère par exemple qu’environ 15 % des Américains ont basculé sur le numérique.
Tant et si bien que l’on est tenté de se demander si la politique menée depuis trente-cinq ans par les pouvoirs publics (prix unique du livre, soutien à la chaîne du livre et au réseau de librairies indépendantes…) n’en constituerait pas l’un des principaux facteurs.
Trois événements très dissemblables mais réjouissants, dont on pourrait tirer un enseignement commun : le pire est peut-être à venir, mais le fatalisme n’est plus de mise. Ces utopies de l’ancien monde (l’égalité H/F et la libération de la parole, un journalisme d’investigation, une politique publique efficace), pour peu qu’elles soient adaptées à notre époque et conduites avec courage et conviction, peuvent à tout moment être activées comme des contre-feux.

 

Notes   [ + ]

1. Syndicat national de l’édition, étude publiée en 2016.
2. Baromètre OpinionWay sur les usages du livre numérique pour la Sofia, le SNE et la SGDL paru en
mars 2016.