Pourquoi Nectart ?
NECTART, d’un monde à l’autre

par Eric Fourreau

Nous vivons une époque de mutation anthropologique et sociétale sans précédent. L’ère numérique dans laquelle nous évoluons transforme notre rapport à l’espace et au temps ainsi que notre manière de créer, de produire, et tout simplement de vivre au quotidien. Cette mutation, conjuguée à la globalisation et à la recomposition de sociétés multiculturelles, a la particularité de se produire en un temps accéléré, celui de notre époque, et c’est peu de dire qu’elle bouleverse l’ensemble de nos repères.

Du paradigme émancipateur des Lumières au modèle républicain, de l’hégémonie occidentale au capitalisme triomphant et ses institutions nées des accords de Bretton Woods, des modes de circulation des biens et des personnes aux systèmes de transmission et de représentation…, l’ensemble des repères qui ont jalonné les décennies et parfois les siècles précédents s’effondrent ou s’affaiblissent les uns après les autres, provoquant un « malaise dans la civilisation », pour reprendre la formule freudienne, source d’angoisse, de comportements irrationnels et de replis identitaires.

Mais lorsque le vieux monde se meurt, un nouveau monde vient à apparaître, nous a appris Gramsci, et ce nouveau monde nous offre aussi fort heureusement son vivier de régénération, d’innovations et d’audaces, y compris celle de créer une revue papier traitant des enjeux culturels. Pour- quoi ce pari insensé aujourd’hui ? Justement parce que cette période de bouleversement profond nous oblige plus que jamais à décrypter et à analyser les mécanismes de nos sociétés multiculturelles, à en dévoiler les tensions fécondes et les richesses en mouvement. Plus que jamais, il y a urgence à produire de la pensée, des clés et des outils d’analyse pour occuper cet espace béant dans lequel s’engouffrent les discours simplistes et le prêt-à-penser des communautarismes et des populismes. Ce n’est malheureusement pas fortuit si les premières cibles de l’obscurantisme religieux, comme celles de l’extrême droite en France et en Europe, sont les salles de rédaction, les musées, les œuvres artistiques et le patrimoine culturel, tout ce qui incarne matériellement ou symboliquement la « vie de l’esprit ». Il ne suffit plus de le déplorer, il faut y faire face. Essayer de comprendre ce monde en mutation par la publication d’une revue en est un moyen. Celle-ci se donne aussi pour ambition de répondre, modestement, à ce qui constitue l’un des enjeux de cette grande transition, à savoir la passation entre les générations, afin que les digital natives se voient transmettre les valeurs et l’héritage de l’éducation populaire et de l’action culturelle, et qu’ils ne basculent pas complètement dans un monde trop hermétique aux générations précédentes, sans culture commune entre jeunes et ainés.

Cinquante-cinq ans après la création du ministère de la Culture, la politique culturelle et le fameux modèle français sont loin d’être épargnés et subissent les mêmes secousses : remise en cause du référentiel de l’action culturelle, essoufflement de certaines institutions, rejet de la culture par les élites, prédominance de la culture mainstream, raréfaction des financements, mise à mal du régime des intermittents… Ne minimisons pas ces difficultés objectives. Mais elles ne doivent toutefois pas occulter les nombreuses raisons de croire en cette époque féconde : la production artistique est à portée de tous, les pratiques culturelles n’ont jamais été aussi développées, la vitalité artistique embrase tous les milieux socio-économiques, l’ingénierie culturelle concerne aujourd’hui un nombre considérable de collectivités publiques, la population est un acteur toujours plus impliqué dans les projets artistiques, l’innovation est chaque jour à l’œuvre sur scène, sur les territoires, sur la Toile…

De nombreuses autres raisons incitent à penser que nous vivons une époque qui peut aussi être stimulante et nous poussent à agir et à croire en l’action publique dans le domaine culturel. La principale d’entre elles tient au fait que l’affaiblissement du référentiel historique de la démocratisation culturelle nous oblige à inventer à partir d’autres références et d’autres modes d’analyse en sortant du cadre prédéfini. Cela nous oblige à réinterroger les modes opératoires de la décision, à tenir compte des nouvelles pratiques, des parcours de construction différenciée des identités personnelles et collectives, des initiatives abondantes sur chaque territoire, et à dépasser la dimension sectorielle de la culture pour l’appréhender dans un champ élargi de la politique publique, de l’économie à l’urbanisme, du social à l’éducation, de l’innovation à la recherche.

Pour répondre à ces objectifs, la création d’une revue nous paraît adaptée. Semestrielle, elle laisse aux auteurs et aux lecteurs le temps de la construction d’une pensée, ainsi qu’une observation et une analyse de l’actualité plus distanciées.

Internationale par les sujets abordés, leur traitement ou l’origine des contributeurs, elle pose des enjeux qui dépassent nos frontières nationales. Plurielle par la diversité des signatures (artistes, auteurs, universitaires, sociologues, professionnels de la culture, journalistes…) comme par la transversalité de ses trois entrées (Enjeux culturels / Transformations artistiques / Révolution technologique), elle est un lieu de débat. Celui-ci est alimenté par les articles, parfois construits sous la forme d’une controverse, mais aussi leurs enrichissements ou commentaires à découvrir sur le site Internet (revue-nectart.fr) ou lors des rencontres avec les auteurs organisées au festival d’Avignon, à Paris ou ailleurs. Un débat nourri par un comité d’orientation d’une vingtaine de personnes, base arrière de la revue et véritable laboratoire d’idées au service de l’art et de la culture. Ce débat est ouvert, à vous de vous en saisir.

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